Rhadica, un portrait
Rhadica, alias Sonam Dolma

Elle est née au Népal, du côté d'Helambu dans le Lantang. Dans les montagnes. Sa famille vient du Tibet. Ses grands parents ont fui leur pays comme tant d'autres pendant les éruptions de violence des années 50.
Rhadica vient de loin.


 
De là où il n'y a plus rien. De là où le chemin est long vers l'endroit où on peut vivre mieux.
De là où il faut souffler l'horizon, le faire pivoter, le mettre derrière.
Un jour, il faut déplacer la rosée, acheminer l'air qu'on respire, il faut empêcher la poisse de vous suivre, la tristesse de coller aux semelles. Un jour, il faut décider de changer de vie. Longtemps après ses aieux, elle choisit l'exil. Son drame n'est pas le même, mais il a la même puissance, celle qui envoie sur les routes du recommencement. Elle perd son mari, son fils est encore un petit enfant. Elle s'en va, emporte l'esprit des lieux dans son âme bouddhiste.

Aujourd'hui elle est installée dans une petite ville du Kinnaur, dans l'Himachal Pradesh, au nord de l'Inde. A trente ans, elle a une vie qui connait les obstacles et leur sidérante accumulation. Elle les franchit. Tous. Au fur et à mesure qu'ils surgissent, elle répond par l'énergie, la force de travail, l'envie de s'éléver un peu au dessus de la pauvreté. Elle réussit. Elle n'est pas pauvre. Pas trop.


Elle est une cascade, perpétuellement en action. Dans son "Tibetan Momo Cafe" de l'aube au presque lendemain, elle cuisine, elle lave, elle s'occupe de deux enfants népalais qu'elle a pris sous son aile et qui l'aident.  Un adolescent pas bien efficace et une petite fille futée qui met tout son coeur à l'ouvrage. Elle se distingue par le soin apporté à la tenue de son établissement, propreté, savoir-faire pour sortir de l'ordinaire qui ne peut vous échapper dès le premier repas, attention aigüe du bien-être de ses clients. Bref, elle oeuvre avec un soin qui n'est pas monnaie courante dans les villages reculés de l'Inde. Comme ses pairs, les Tibétains, elle a le souci des autres, des réflexes de communication. Elle est si différente dans ce bourg un peu abrupt, aux mentalités rigides. Les femmes adoucissent un peu l'atmosphère. On comprend qu'elle n'a pas la vie facile ici dans son travail. C'est une femme seule, veuve dès l'âge de 25 ans. Les femmes seules qui entreprennent ne sont pas très bien vues. Elle a cette force, depuis 6 ans, de braver les rumeurs. Mais elle fatigue, elle voudrait partir. Partir dans un autre pays.

Sonam Dolma est son nom bouddhiste, qu'elle garde enfoui quelquepart au fond d'elle. Ici, elle s'appelle Rhadica. Un nom plus âpre qui sonne comme un combat quotidien, celui qu'elle livre chaque jour, sans autre arme que sa redoutable énergie. Elle a ça en elle, elle parle beaucoup, tout en faisant son travail. Elle vient s'assoir quelques minutes à votre table, vous demande de la suivre dans la cuisine si elle n'a pas fini sa phrase, revient, ajoute un sujet à la conversation déjà en cours, oublie un peu ce qu'elle a commencé à raconter, rebondit sur une autre question... Un tourbillon je vous dis, sans fin.

Sept jours sur sept, de 6h00 à parfois 23h00. Pourquoi s'arrêter? Pour perdre de l'argent? Elle est là pour ça, pour gagner sa vie et celle de son fils. Il a quinze ans aujourd'hui, fait des études à Chandigarh. Il est bon élève et c'est sa fierté. Encore trois ans de sacrifices et il pourra avoir un bon métier.

Elle loue son restaurant, doit payer l'eau et l'électricité. C'est très coûteux. Elle soutient une jeune mère seule et ses trois enfants, extrêment pauvres, à la limite de l'exclusion. Il y a toujours plus pauvre et on est donc parfois le riche de quelqu'un.

On peut aller boire son premier thé dès 6h30. Elle a déjà attrapé le matin, lui a donné la forme de son labeur, de sa bonne humeur. Sa journée commence par des offrandes au petit temple dans un coin du restaurant. Bougies, encens, prières. Silence.


Il y a la pâte à préparer, pour les nouilles et les momos. Elle excelle dans la préparation des chowmein, des thukpa, thentuk et momos. Elle enrichit la cuisine de base d'ingrédients de toutes sortes, herbes, épices, petits légumes. Elle sait y faire. Dans sa jeunesse népalaise, une école de cuisine jouxtait sa maison. Elle y allait tous les matins, pour apprendre, aider et récolter quelque argent. Les graines étaient plantées... elle en a fait le meilleur usage. On ne vous apprend pas le génie. Elle a tricoté un trésor qui a attendu son heure.

Et l'heure est venue.
Dans cette rue criblée de passages de bus, de jeeps, de passants et de vaches, dans cette vie précaire de débrouille ouvrière, elle attend les étrangers comme on espère l'éclaircie. Les occasions de se raconter sont précieuses, elle en a besoin pour ne pas se perdre dans les ratés du quotidien.

Un matin, je suis là dès l'ouverture. On commence par un chaï. Gingembre, cardamome et éclats de rire. Je suis là pour qu'elle raconte en détails les épisodes de sa vie, il y a des vides à combler. Mais la matinée dérape. Les jours peuvent vous échapper ici à la moindre occasion. Peaux de bananes ou croche-pied sur ce chemin qu'on croit si bien connaître.
Deux femmes du quartier en viennent aux mots dans le restaurant, très vite aux mains. Ici, on règle ses comptes comme on peut. Nous essayons de raisonner ces femmes en furie. Terrible scène de conflit personnel, escalade fulgurante de la cruauté des êtres.

Rhadica qui doit faire face à ces déflagrations au milieu de son travail. Il semble que ce ne soit pas la première fois. Nous remettons à plus tard notre discussion.
Tout le jour, cette bagarre, même terminée, continue de se rejouer. Villageois, famille des deux femmes, autorités défilent pour comprendre, commenter.
Toute la vie repose ici sur des ponts précaires. Lorsqu'on traverse la rivière Baspa, furieuse, pour passer d'un versant à l'autre de la vallée, on retient son souffle, étreint par la peur de sombrer dans les remous infernaux, la sensation d'être enrobés de sommets enneigés.
Ce paysage démesuré se reflète sur les gens, pics et précipices, torrents et et avalanches pénètrent jusque dans les petites échoppes de villages. Les colères telluriques percent le coeur des gens, emportent la faiblesse des mots. Les querelles des petits hommes de la vallée sont nécessaire, peut-être, pour se sentir à la hauteur. Puis, tout s'apaise, un lendemain plus tard. Les gestes amicaux emportent les vieilles rancunes.

Rhadica reste debout, elle a montré en quelques jours qu'elle croit en un avenir meilleur, elle saura le faire exister. Ce qu'il faut, après l'orage, c'est bien se sécher. Battre, frotter, tordre le linge et les pensées. Continuer.

De sa vie, je n'en saurai pas beaucoup plus. Cette jeune femme est un bloc rocheux arrondi par les milliers d'années de tempêtes.

 

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