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John Yettaw, citoyen américain

Le séjour en Birmanie se termine. Une dernière nuit à Rangoon et on s'envole demain vers Bangkok. Ca c'est ce qu'on croit. On est fin novembre 2008. A l'aéroport, notre premier coup dur : avion annulé, les Thaïlandais sont en colère, l'aéroport de Bangkok n'accueille plus aucun vol... Pendant une semaine, c'est la même chanson. Chaque jour : demain peut-être...
En fait de coup dur, on savoure ce surcis, on retourne dans le petit hôtel qu'on aimait bien, le Beautyland. On s'installe dans une des chambres donnant sur la terrasse du toit. Face à nous, une autre chambre occupée.
Cette nuit là, je n'ai pas sommeil, il fait trop chaud sans doute, je sors sur la terasse regarder la lune. Au lieu de la lune, un visage, prolongé par un humain, m'adresse un salut. On est deux à fouiner dans la nuit calme. Deux humains, forcément, ça se met à parler. ca dure quelques minutes dans bien des cas, ou bien davantage... Imprévisibles rencontres. On passe plus d'une semaine à cotoyer John.
L'histoire n'est pas banale. L'homme, une bonne cinquantaine a les yeux pétillants d'un enfant qui prépare son coup avec l'enthousiame des passionnés. Il vient du Missouri.
D'abord, un retour sur des bribes de sa vie passée qu'il nous raconte, à l'un, à l'autre, aux deux. Il est volubile, trop, quelque chose le tourmente. Il vit isolé dans une zone de forêt avec sa femme et quatre de ses sept enfants. C'est un deuxième mariage. Son enfance ne fut pas joviale du tout, sa jeunesse passe par le Vietnam, et, un traumatisme en appelant parfois un autre, la mort d'un de ses fils, à 17 ans, lui fait probablement perdre parfois l'équilibre.
Depuis quelques temps, combien? on ne sait pas, il fait des études et des recherches sur la torture, sur l'effet des sévices envers les populations de réfugiés. La Birmanie est un de ses champs d'investigation. Il a l'air d'être en contact avec des associations, des humanitaires et d'autres instances peut-être... Son anglais est trop rapide pour ne pas y perdre des détails essentiels, sa fougue nous empêche parfois de le faire revenir sur ses propos.
Il est extrêmement sympathique et attachant. Il semble se sentir bien avec nous et nous raconte sans retenue ses projets. Il veut écrire un livre sur ce qu'il étudie, c'est son obsession. Pour ça, il lui faut une histoire, une "story" qui lui permettra de témoigner.
De cette histoire, il a une petite idée. Surtout, il faut qu'il y participe concrètement, qu'il la vive pour de vrai.
Une femme le fascine et accapare son esprit. Aung San Suu Khy. Il ne supporte pas le sort qu'il lui est réservé, il veut aller la voir et lui dire que des gens pensent à elle, qu'elle n'est pas seule.
Il s'emballe, il parle fort, prononce le prénom de la Dame de Rangoon sans méfiance parfois... On pense aux birmans qui pourraient entendre, eux qui se doivent d'être très discrets sur ces sujets dangereux pour leur liberté. On lui fait signe parfois, amusés, de baisser le volume. Il en oublierait les gens autour, les yeux et les oreilles de la rue, il part dans son utopie.
Il va, la nuit prochaine, tenter d'aborder la maison interdite en traversant à la nage le lac Inya. Il aura avec lui une bouteille en plastique de 5 litres qui contiendra des messages : des textes, des livres de poésie, des messages personnels d'encouragement, et... il est obligé de nous l'avouer, le livre des Mormons. Voilà donc... il est tombé là-dedans. Il n'en avait pas parlé et d'ailleurs il n'insiste pas, mais cela explique sans doute pas mal de choses. Il n'apparait pas du tout comme un illuminé, son discours se tient toujours, il a une grande culture des peuples martyrisés dans le monde. Il voyage beaucoup vers eux, il cherche quelque chose. Pour qui? Pour lui?, pour son livre? Il parle du gouvernement américain parfois, de ses contacts, de ses messageries multiples, secrètes. Travaille-t-il pour quelque organisation gouvernementale ou autre? Quand on essaie de savoir, il rit de nos questions, nous répond par des pirouettes.
John est un homme traumatisé, avec une culpabilité terrible. Il veut coûte que coûte faire quelque chose de bien, de grand.
On essaie de lui dire que son projet est vraiment risqué. Il a mesuré les risques, il les prendra.
Le lendemain, en fin de journée, il part. On est inquiets, on doute un peu de ce qu'on vient d'entendre, de ses confidences, de lui. Il a peut-être fabulé, comme un conteur qui aurait trouvé en nous un bon public...
Avant qu'il ne parte, on fait une petite séance de portraits. Dans les moments d'émotion, et c'en est un, les yeux de John s'embuent. Peut-être les larmes d'un dépressif? Il s'en excuse, il est très sensible et se sent parfois submergé. Qu'on ne s'inquiète surtout pas. On tente de le titiller, peut-être de le dissuader. Impossible. On lui demande s'il fait vraiment ça pour Elle. Ou pour lui-même. N'est-il pas tout simplement en train de se prouver quelquechose à lui-même, en faisant prendre des risques à d'autres? Il réfléchit. C'est pour Elle. Il y croit dur comme fer. Sinon, qui sait, démasqué, il aurait peut-être renoncé à jouer les héros. Et l'on a beau passer en revue les conséquences d'un tel acte s'il se fait prendre. Et pour lui, et pour elle, et pour la monnaie d'échange qu'il représentera pour le pouvoir birman face aux Etats-Unis qui boycottent ce gouvernement.
La nuit est tombée depuis un bon moment quand on rentre à l'hôtel. Il y a de la lumière dans sa chambre.
Il entrouve la porte : "Done!, i'm safe". Sourire. Il va dormir. Ses vêtements noirs sèchent sur le fil à linge.
Il l'a fait. Il en est revenu. Il nous racontera demain.
Le lendemain, il raconte. Il a son Histoire. Celle qui va lui permettre de passer à la rédaction de son livre. Il a vu la Dame, brièvement, lui a laissé sa bouteille. Mais avant, il y a eu quelques péripéties qu'il narre à sa façon, hilarante et grave, fébrile, passant du chuchotement à l'emportement. Il nous promet de nous envoyer son livre, vers juin. On plaisante avec le prix Pulitzer, ou le prix Nobel à venir. On est surtout rassurés que cette idée saugrenue n'ait pas tournée au vinaigre.
C'est la dame de compagnie de Aung san Suu Khy qui est sortie, à qui il s'est adressé pour la rassurer. Elle va La chercher, et, en revenant, lui dit "Please", l'invitant à sortir de l'eau et à s'approcher. John, troublé par le stress et l'émotion, comprend "Police". Il supplie alors de ne pas appeler la police. Mais elle continuait, "Please", ou "Police"? Ce n'est qu'au retour qu'il a réalisé qu'elle ne disait pas "police". Aujourd'hui, on peut en douter, puisqu'on sait que la police a été informée de cette visite nocturne.
John laisse sa bouteille remplie de messages et décide alors de repartir. Il s'en retourne à la nage vers la berge et emprunte un canal servant d'égouts. Là, un soldat armé. L'homme le braque de son arme, lui demandant ce qu'il fait là. Dans ces moments-là, on découvre probablement en soi des ressources qu'on ne soupçonnait pas. John se surprend lui-même a répondre d'un ton assuré : "I'am fishing!", et de mimer une posture de pêcheur avec sa canne et son moulinet... Le jeune soldat, vraisemblablement désarçonné, le laisse poursuivre. Il s'agissait probablement d'un garde de l'ambassade coréenne toute proche. Comment a-t-il pu être crédible en pêcheur farfelu dans un endroit sous haute surveillance, et habillé de noir? Allez savoir. Ca a beaucoup faire rire John après coup.
En mai, on devait se revoir en Thaïlande. Il devait revenir dans la région, vers les camps de réfugiés birmans, près de Mae Sot. Il n'avait jamais fait allusion à une deuxième tentative. Nos mails pour se retrouver sont restés sans réponse. C'est une amie rencontrée à Rangoon, qui, depuis la France, nous a informés de l'arrestation d'un américain. Ca ne pouvait être que lui. C'était John Yettaw. Et le nom de celui qu'on avait rencontré 6 mois plus tôt s'affiche sur toutes les chaines, dans notre petite chambre de Chiang-Mai.
Aujourd'hui, il ne doit plus rire. La suite, vous la connaissez. John Yettaw a donc recommencé en mai 2009 et s'est fait prendre. Ce n'était pourtant pas son intention, en Novembre, de récidiver. Il avait son histoire, il avait réussi à lui transmettre sa bouteille.
Que s'est-il passé?
Les hypothèses, officielles, officieuses sont multiples :
il a voulu la prévenir qu'elle allait être assassinée (conviction?, vision?, illumination?), c'est ce qu'il dira à son procès.
il s'est fait manipulé : on lui aurait dit que la Dame voulait le revoir (Qui?), histoire de la coincer en situation illégale quand il serait chez elle.
Il a perdu la raison alors qu'il était en train d'écrire son livre et a totalement dérapé...
On pense aujourd'hui qu'il aurait été repéré lors de sa première escapade et volontairement pas inquiété, histoire de le manipuler le moment venu. Mais ce ne sont que des suppositions.
En tout état de cause, ce qui est sûr aujourd'hui, c'est qu'il a fait des dégâts, et de sacrés. Et qu'on se demande comment il peut supporter d'avoir fait tant de tort à celle qu'il voulait aider. John a fourni au pouvoir birman l'alibi qu'il lui fallait. Aung San Suu Khy, qui devait retrouver sa liberté prochainement est assignée à résidence pour 18 mois supplémentaires. Juste le temps nécessaire pour l'éliminer des prochaines élections... Les Birmans parlent de John comme du "crétin américain". Les medias asiatiques en ont fait leur une pendant des jours. Obama reprend les discussions avec la Birmanie... La fameuse monnaie d'échange?... Qui sait?
Toujours est-il que John a été libéré et est aujourd'hui aux US. La Dame, elle, est retournée dans sa résidence surveillée, au bord du lac. Elle regardera passer les élections comme on regarde s'envoler l'espoir d'une vie, l'espoir aussi de millions de Birmans.
Tout cela ne valait pas un Pulitzer.
C"est un vrai roman noir... Un cauchemar.
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