Thaïlande, Nord du Nord

Le chapître Nord Thaïlande se poursuit, improvisé totalement, avec son lot d'enchantements et de râleries. La route passe, après Mae Hong Son, par Mae Sai (frontière birmane où on peut étendre son visa thaï de 15 jours), Lampang, Chiang Mai, Chiang Dao, Thaton, Mae Sai encore, Mae Salong, Phayao, Nan, Pua, Chiang Kong. Des étapes dans un mouchoir de poche si on regarde une carte, mais certains tronçons de route ne connaissent pas la ligne droite. Etapes très différentes les unes des autres. On va de villes en villages, de montagnes en vallées fluviales.


La région est majoritairement montagneuse, peuplée de beaucoup de minorités, la vie y est plutôt paisible. Les tenues et accessoires sont colorés, les visages typés, l'accueil toujours amical. On rayonne donc volontairement dans une zone limitée (à vol d'oiseau, mais on n'est pas des oiseaux!) pour rester auprès de ces mondes étonnants, toujours différents d'un lieu à l'autre. On a un faible pour les femmes Akkas, celles qui vendent leurs bijoux et tissages aux quelques touristes. Leur malice n'a pas de limite, et leur manière de vous convaincre d'acheter quelque chose est d'une grande classe. Celle de leur tempérament : un jeu permanent. Elles font le pitre, passent du rire à l'effondrement, petite voix câline, mimiques impossibles. Elles ont l'art de ne pas vous piéger, de ne pas vous donner envie de vite en finir. Non, elles s'amusent, comme si elles voulaient vous toucher, en signifiant qu'au fond, c'est le moment  qui compte plus que la vente. Quoique... Elles savent commercer en douceur et leur savoir faire est leur porte-parole. Il suffit de regarder leurs travaux pour se rendre compte de leur adresse, de la qualité des matériaux, de la beauté du résultat. Elles sont infernales et désarmantes. Les plus agées, les dents rouges de bétel, toutes petites, sont des lutins qui surgissent des sentiers. On entend d'abord tinter leurs bijoux et grelots, femmes clochettes, et, tout d'un coup, elles sont là. Les sacrées! On n'a pas pu résister à toutes, surtout celles de Thaton.


A Lampang, un petit pélerinage au centre de conservation des éléphants nous ramène quatre ans auparavant, avec un brin de déception comme c'est souvent le cas la deuxième fois. Mais, un évènement incroyable nous rend euphoriques : on vient de retrouver Steven par hasard, cet ami rencontré il y a quatre ans à Pai (Nord Thaïlande aussi), qui nous avait tant marqué et qu'on avait dû quitter trop vite. Il vient des montagnes du Vermont, aux USA. Un américain très loin des caricatures, discret, généreux, sobre et profondément humaniste. Retrouvailles! On l'embarque chez les éléphants. Deux jours ensemble et il faut déjà se dire au revoir. La rivière Wang, à Lampang, continue sa route aussi. Nous sommes comme elle, des flux qui allons. Flux qui se frôlent, s'additionnent, changent en un instant de cap, s'immobilisent, puis reprennent une direction qui a quelque peu dérivé. Nos rencontres recomposent notre chemin, pas tout-à-fait semblable à celui imaginé avant. On sait seulement d'où l'on part. Moins on en sait avant, plus on se sent libre comme l'eau. On vogue et tout peut nous arrêter.



Après un court passage à Chiang Mai, on fait une assez longue halte à Chiang Dao, en pays Lisu. Ce sont des gens plus timides que les Akkas, il faut aller vers eux. On y va, on est toujours bien accueillis. Le grand marché hebdomadaire vide les villages alentours, tout le monde est là, chacun vend sa  production au milieu des éternels produits chinois.


C'est à moto qu'on explore les environs montagneux, les routes essayent de vous dissuader d'entreprendre de longues distances, elles réussissent. C'est beau mais on ressort moulus. A pied, dans le bourg, dans la campagne autour, reposante, on se reconstitue. Les rencontres impromptues fourbissent des images, et nous, on les ramasse. Plaisir des yeux devant les scènes de rue ou des champs, devant les visages qui s'animent.
 
Thaton, un village plus petit, nous touche par son ambiance étrange et très douce. Les touristes ne font qu'y passer pour embarquer sur la rivière Kok jusqu'à Chiang Rai. Personne n'y reste, ou si peu. On est dans une bulle du temps, un peu en retrait de la cadence habituelle des heures, des jours. On prend tout notre temps ici à grimper vers les bouddhas perchés, à silloner les hameaux des bords de rivière. Quelque chose de pur affleure, une vie simple qui a l'air d'être  heureuse, détendue et qui transmet son décalage. On ne sait plus trop où on est, où on va. Aucune importance.
 
A Mae Salong, plus haut, plus loin de tout, on retrouve de l'altitude, de la fraîcheur, et une fois dans ce petit coin du monde, on s'installe quelques jours.
 
L'endroit est connu pour ses plantations de thé. Du thé chiois du Yunnan. Les habitants sont des gens venus du Yunnan, un pays dans le pays. On avait beaucoup aimé le Yunnan, et, par moment, on s'y croirait. On parle chinois, on écrit chinois. Le relief, tumultueux, est un extrait des montagnes chinoises aux formes bosselées à la fois arrondies et pourtant très escarpées. Nos jambes ont bien noté les dénivelés permanents, surtout pour aller voir le temple du plus haut sommet du coin et les 700 marches de la fin. Les chinois ne font rien en petit, ni en Chine, ni en Thaïlande, ni ailleurs. Le thé du Yunnan à droit à tous les excès, on ne peut pas faire petit ici! Les gens y sont tout aussi chaleureux qu'auparavant, plus ouverts qu'en Chine. On retrouve les Akkas et d'autres ethnies nichées dans les plis des montagnes.
 
 
On met le cap vers le sud, à Phayao. La ville est plus importante que ce qu'on croyait, ça perturbe un peu notre état décalé, nos heures lentes. Un dernier étirement pour la route, et hop, on s'y jette. Le très beau lac nous console et nous réserve une petite escapade assez drôle. On est seuls sur le lac. On glisse, sous un pâle sourire lunaire. Ce soir, le croissant de lune a réellement la forme d'un sourire et non d'une parenthèse comme chez nous. On s'enroule dans le crépuscule vers les derniers pêcheurs qui rentrent. Pendant que le ciel et le soleil finissent de jouer la scène du couchant, la lune éclate de rire, brillante dans la nuit naissante. Là, il faut accélerer, le noir vient très vite par ici. Rétropédalage, coup de gouvernail. Nos montures font volte-face avant que la lune ne se moque vraiment.
Là non plus, les touristes ne s'attardent pas. Les bus passent en journée, font une halte au bord du lac, repartent. La ville est populaire, sympathique, mais vraiment trop grosse pour nos petites jambes, ou nos petites roues.

 
A Nan, on se sent mieux. C'est une ville aussi, mais, parfois, les villes savent dissimuler leurs dérives. Elles se présentent à vous avec un savoir faire qui vous retient. Ici, la rivière Nan, les temples incroyablement variés dans leur style et influences, la beauté des maisons anciennes, l'accueil particulièrement enthousiaste qu'on vous réserve, ou encore le bungalow avec jardin qu'on vous déniche en dehors du bruit des rues... parviennent à transformer un crapeau en prince. Et surtout, elles vous font tomber nez à nez avec Steven! Alors, d'accord, on va s'y aventurer. Le prince, c'était vrai. Et charmant en plus. Re-retrouvailles.
 
Deux exemples de temples aux fresques murales intérieures : le Wat Ming Muang, blanc, le célèbre Wat Phumin.
 
 
 
Comme la première fois, le hasard a voulu qu'on loge dans deux établissements voisins avec l'ami Steven. C'est sur ses conseils qu'on se met en route, à moto, vers Pua. Gros village inconnu des guides. Pas grave, on n'a pas de guide. On s'y retrouve pour deux jours, le temps est compté maintenant. Changement de décor.  Paysage de rondes montagnes  tout autour. Le regard est courbe.
 
D'en haut on surplombe un océan de vallons, vagues terrestres à l'infini. Ce serait fabuleux si ce n'était terriblement déforesté par endroit. Collines pelées, vallées de larmes, rivières de regrets. Le parc national sauve une grande partie du territoire, mais encore une fois, la nature sauvage est cantonnée, retranchée. La route qui serpente dans ce paysage bosselé est pourtant très belle. Dans la plaine, les habitants s'activent même en plein soleil. Les petites parcelles de terre à cultiver et la rivière poissonneuse font sortir les chapeaux des belles maisons en bois.

Un petit échantillon de couvre-chefs de femmes qui passe de la serviette éponge, au bonnet, au chapeau et peut aller jusqu'à des coiffes d'art, brodées de matériaux précieux. Il y a un chapeau pour tout.




Dans tout le nord du pays on fabrique beaucoup d'objets de la vie quotidienne. Chacune des ethnies a ses talents, ses méthodes, ses matériaux. Ici, le bambou est roi. Maison, mobilier, outils, ustensiles de cuisine... Débité finement en lamelles, on en fait une variété infinie de paniers. Comme les chapeaux, il y a un panier pour tout. Porter, tamiser, faire sécher, piéger, pêcher, manger, ranger. Ils servent aussi à mettre des oiseaux en cage... La vie entière entre dans les paniers. Après, il faut pouvoir les porter, ils peuvent être très lourds.


Le peuple des montagne tisse, tresse, coud, brode, fabrique. Chaque jour la vie se tricote du bout des doigts. Des mains dansantes racontent les usages des hommes : paniers à riz, hottes, nattes, filets, nasses, pots, boîtes, vêtements, sacs, chapeaux, bijoux... Il y a encore des peuples capables d'une impressionnante autosuffisance. Chaque objet est fabriqué selon des règles précises, pour une fonction spécifique dont beaucoup demeurent mystérieuses à nos yeux. Les motifs décoratifs ont tous une histoire séculaire, symboles profanes ou religieux. Nous ne voyons que la beauté. Avec les souvenirs on emporte des questions.

Deux mois en Thaïlande et beaucoup de visages croisés. Celui des femmes plus souvent. Les vieilles dames d'Asie sont intriguées, amusées par notre présence. Que pensent-elles quand elles nous voient? Et quand elles ne nous regardent pas?

Mainteant, on va se diriger vers la frontière nord pour rejoindre le Laos. Le Mékong nous a devancé, il y est déjà. Là aussi on va prendre le temps de découvrir le grand nord du pays qu'on connait assez peu avant de retrouver les trompes et barissements. Rendez-vous dans un mois.

Sur la route…

Bonjour, petit message pour vous dire qu'on continue à suivre vos aventures à travers le site. Pour notre part, nous serons à Portbail pour les vacances de février. Pour l'heure, bourrasques de neige sur Paris, l'hiver n'en finit pas ;-)
A bientôt pour l suite de votre route…
Eric

Bonjour,C'est difficile

Bonjour,
C'est difficile d'envoyer un mot comme ça, sans savoir si et où il va vous trouver, vous êtes si loin! votre lettre de Thailande m'a émerveillée, je garde la lecture de vos envois pour des moments comme ça, un matin tranquille, où je peux rêver un peu. Je suis contente de vous savoir dans ces lieux sereins, où vous pouvez souffler et faire de belles rencontres. J'espère que le Laos tient ses promesses. Prenez votre temps, je voulais juste vous faire savoir que je vous lis et pense à vous,
Marie-Pierre Yquel

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