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Noy, un portrait
C'est une libellule. Qui a pris forme féminine, quelques instants, quelques éternelles années. Nouvelle preuve, pour ceux qui croisent son monde que la puissance va se nicher au fond des êtres les plus frêles.

C'est Noy, jeune femme assise dans un bus de campagne qui attend le départ. Le bus est plein avant d'être rempli, chacun a soigneusement posé un sac sur un siège. Tous les sacs sont bien installés...
De sa voix toute fine, elle propose le siège libre à côté d'elle, spontanée. Son sourire est un vol tranquille d'ailes sauvages, le genre qui vous immobilise le temps de vous répéter les mots prononcés, de laisser les ailes s'éloigner et de percevoir la chance que représente cette invitation.
Noy parle un anglais parfait, chose rare, à fortiori dans ce bus qui rassemble des hommes et des femmes des différentes ethnies du Laos du Nord. Sans en dire davantage encore, Noy, si frêle, si présente, vous accorde toute sa confiance. D'emblée. Elle invente l'amitié instantanée, celle qui existe avant de commencer, celle qu'on se donne sans décider. Parce que c'est elle, parce que c'est moi. Parce qu'on ne sait ni qui est-elle, ni qui est je. Parce que c'est bon d'offrir sans méfiance, de recevoir sans barrière.
Elle vous donne l'énergie d'être digne d'elle, de sa façon légère de parler des choses profondes de l'existence, de sa volonté acérée de défricher l'avenir, de son rire simple à partager.
Nous nous racontons des pans de vie, curieuses l'une de l'autre, pendant les deux heures de route de montagne. A ces deux heures, nous en ajouterons beaucoup d'autres.
Comment le hasard met-il en présence des êtres que tout devait maintenir éloignés, comment le voyage vous fait-il suivre ou précéder des moments si justes au milieu de tant d'autres possibles ? Qu'importe, tout d'un coup, un évènement mineur devient majeur. Partager un siège de bus vous entraîne à entrer dans la vie d'une libellule, à jouer à la pétanque avec toute l'équipe du projet pour le développement des ethnies de la province de Muang Sin, à séjourner dans cette petite ville sans compter les jours.
Elle travaille, pour deux années, au sein d'une équipe de la coopération Laos-Allemagne, pour un projet qui vise à aider les différents groupes ethniques à prendre leur destin en charge. Il s'agit d'éducation, de santé, de micro-finance, de dialogue... Dans les montagnes autour, les villages des minorités sont très pauvres, les problèmes sanitaires et économiques, béants. A 25 ans, elle est étonnamment clairvoyante et dévouée. Son équipe collabore aussi avec l'office du tourisme, visant à comprendre et affiner les relations entre les touristes et les ethnies. Pas facile, lorsqu'on sait que le tourisme, peut se résumer à des treks de plusieurs jours dans les montagnes vers des villages qui accueillent et hébergent, avec séquences falsifiées de démonstration de coutumes, vente d'artisanat, marche dans une forêt ravagée par les coupes à blanc devenue monoculture de canne à sucre ou d'hévéa. Dans la région, les problèmes d'agriculture et d'environnement sont immenses.
Noy, minuscule au milieu de ces gouffres, trouve l'énergie de se passionner pour son travail. Elle est conseiller auprès des villageois, elle doit recueillir leur parole, les aider à formuler ce dont ils ont besoin. Contrairement aux jeunes filles de son âge qui ont déjà une famille, elle repousse le mariage, elle ne sait pas trop, elle pense d'abord à son travail, à poursuivre sa formation universitaire un jour. Après six ans d'apprentissage de l'anglais, c'est le français qu'elle voudrait étudier. Plus tard. Elle a deux ans de lourde besogne devant elle.

Elle trouve le temps de vous accueillir dans son bureau, elle vous présente Wolfgang, un joyeux allemand impliqué dans ce projet, elle vous invite à partager la soirée pétanque avec son équipe. Au Laos, cette pratique est très populaire, les perdants payent une bouteille de bière par personne, et tout le monde boit un verre qui ne se vide jamais. Noy aussi, avec de grands éclats de rire pas coupable du tout. Elle est visiblement très respectée par ses collègues. Son physique si fluet laisse toute la place à sa présence, à sa façon de prendre son temps, ses silences, ses regards, ses sourires puissants, et surtout, à l'à propos de ses paroles. Nos cultures sont éloignées, nos questions, nos suggestions qui se font plus ciblées, contiennent des références peut-être impossibles à expliciter facilement ? Mais non, elle a une réponse qui n'élude pas nos demandes, elle a un recul qui lui permet de voir les choses de l'extérieur. C'est normal, une libellule puise à des sources multiples, se souvient, revient, repasse. Juste au dessus du sol, elle voit les choses ensembles, elle voit la complexité du monde. On a rencontré la seule libellule qui parle, qui ne dissimule rien de ses facettes. Un petit côté pince sans rire souvent, un autre jeune étudiante farceuse lorsqu'elle enfile son short après le travail, un autre très posé, quand elle porte une belle jupe lao à son bureau.
Deux fois par an, pendant ses deux seules semaines de vacances de l'année, elle retourne dans sa province, où vivent des sept frères et sœurs, ses parents. Un des frères s'occupe des parents, car on ne laisse pas des parents vieillir seuls au Laos. Quelques mots sur sa famille laissent deviner une existence peut-être difficile de laquelle elle émerge, forte, cristalline. Elle a encore beaucoup de choses à nous raconter. Quand on approche quelqu'un comme elle, on voudrait profiter aussi de sa vie passée.
Pendant que la Chine dévore le Laos, Noy et son équipe repoussent autant que faire se peut le rouleau compresseur pour sauver les plus faibles. Les plus démunis sont des proies faciles face aux exigences du géant qui fait la pluie et le beau temps. La pluie surtout. Le soleil, c'est Noy.