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Laos, peuples des pentes
Sitôt la frontière du pays franchie, on prend la direction du Nord. On projette de s'arrêter à Muang Sing, et de faire une autre étape à Phongsali. Il n'y a jamais eu de Phongsali, Muang Sing nous a gardé longtemps au chaud de ses après-midi, nous a conservé au froid vif de ses petits matins. Le village où la tenue d'été et celle d'hiver sont de rigueur au quotidien.

Rien ne laissait supposer à l'arrivée que notre étape ferait de tels méandres. Les premières heures, les premiers jours, ne sont pas placés sous le signe d'un accueil chaleureux. Plutôt indifférent en apparence. Ce que, fatalement, le voyageur dubitatif peut prendre pour une réserve vaguement hostile. Le petit bourg est étalé dans une grande vallée, et autour, des montagnes en cascades. Un beau paysage serein, proche de celui du nord de la Thaïlande. Mais, on est au Laos, et une chose le prouve : en dehors des deux rues principales, les voies ne sont pas asphaltées.
On va mordre la poussière encore et encore...
Pourtant, on reste, encore et encore.
Ce n'est pas qu'on aime la poussière, non. Ni les regards fuyants.
En fait, tout a commencé avant même de poser un pied ici.

Dès le trajet en bus, on fait connaissance avec Noy, qui travaille à Muang Sing. Une plume ange vient de se poser sur nous. On vous la présente dans un autre article. C'est déjà une première raison de rester. L'autre, c'est la belle campagne autour, les villages disséminés sur les pentes des montagnes, et surtout, leurs habitants. Akkas, Hmong, Thaï Dam, Yao, Lolo, Thaï Lu... Ils sont très différents chacun dans leur genre et les sourires arrivent dès franchies les rues principales. On change de monde. On a ici une claire inclination pour les villages Hmongs. Ils sont chaleureux sans expansion démesurée, ouverts, paisibles. On peut y retouner, s'y attarder, regarder les gens vivre une existence laborieuse et organisée. Tout semble chez eux être entrepris avec le sourire et ils réussissent à répondre par eux-mêmes à pas mal de leurs besoins. Les femmes hmongs vous attrapent le coeur, l'air de rien, juste en vous laissant venir à elles. Après, elles vous font rire, ça c'est pour vous garder. Si elles commencent à vous attendrir, vous allez avoir du mal à ne rien leur acheter!

Les villages Thaï Dam aussi nous semblent bien gérés, beaux à voir, fascinants à revoir. Une dignité silencieuse impressionne. On progresse en se faisant légers, une vague impression de pénétrer dans l'intimité du village. On hésite. On se sent un peu gêné. Au début. Car, vient le moment critique où se brisent les doutes. Presque toujours. Passée la surprise de voir des étrangers, on sort des maisons, on fait des signes, on vous invite, on vous voit, on vous regarde. Alors on se permet de s'avancer un peu plus encore vers les femmes qui brodent, l'homme qui fabrique des toits en paille, ceux qui réparent les barrières en bambou, ceux qui jardinent...



Les villages Akkas sont les plus reculés vers la montagne, ils se méritent. On vous accueille ici plus facilement en s'approchant de vous jusqu'à vous encercler de mots et de sourires. Pourtant on a fini par éviter les femmes Akkas qu'on croise dans la ville tant elles sont insistantes et manquent un peu de finesse par rapport aux autres. Rien à voir avec celles de Thaton. Chaque lieu ne ressemble qu'à lui, mais surtout, chaque histoire vécue dans un lieu à tendance à s'imprimer comme une réalité définitive. Ce qu'elle n'est pas. C'est au mieux un souvenir définitif... le temps que la relativité des choses fasse son travail de réévaluation.
Tout ce qu'on raconte n'est au fond que la résultante d'instants fortuits, dont on ne peut rien tirer de vrai, de juste. C'est ce que le hasard a envoyé à notre rencontre.

arrive de derrière les champs. Ce sont des champs de canne à sucre, il n'est pas trop difficile de comprendre que des coupeurs de canne sont à l'oeuvre. Ca coupe, ça claque, ça élague. Ca va vite, les tas de canne prête et les tas de débris grossissent pendant que le champs diminue. Travail de forçat en plein soleil. Ici, il s'agit de culture intensive. Comme l'hévéa et la pastèque. Monocultures monstrueuses qui ont nécessité une déforestation dramatique. Ce n'est pas le problème de ces travailleurs, ouvriers agricoles. C'est un problèmes de gouvernements chinois et lao. La Chine impose sa loi économique au Nord du Laos. Le Laos, pays pauvre voire très pauvre, accepte cette emprise, ce chantage. Des emplois pour le pays, des routes, l'achat des matières premières produites ici... contre la domination chinoise. Problème planétaire.
Les coupeurs de canne, machette à la main, ont l'air d'appécier la visite, s'amusent des photos, appellent d'un bout à l'autre du champ. Il est possible de passer au milieu de leur vie sans avoir le sentiment de déranger. La classe, non?

IL faut savoir que les camions bleus chinois viennent ramasser la canne ensuite et repartent vers la frontière chinoise. On suppose que ces gens n'ont pas un temps de pause élastique... Ils offrent une canne épluchée lorsqu'on se quitte. La super classe.

Beaucoup de femmes tissent, brodent et filent le coton dans leur maison, chacune perpétuant la production traditionnelle de son peuple. Les métiers à tisser en bois sont fabriqués sur place comme la plupart des objets du quotidien. Il y en bien souvent a plusieurs, fixés sur les pilotis, faisant partie intégrante de la maison. Les vêtements de la famille sont en grande partie issus de cette production. On peut ajouter féminine. Il faut avoir des mains comme des oiseaux, leur apprendre à voler dans les couleurs. Ca commence dès l'enfance.

Beaucoup d'enfants participent à la vie du village. Les corvées d'eau par exemple ou le transport de hottes On se demande même si certains de leurs jeux, lorsqu'ils miment des pratiques d'adultes, ne sont pas en réalité une contribution aux besoins de la famille. Les fillettes qui tamisent de la terre soigneusement, qui ajoutent de l'eau pour obtenir un mélange pâteux, préparent peut-être un enduit pour pour les parents. Très jeunes, les fillettes s'occupent des cadets avec un savoir-faire impressionnant.

A la fin du jour, partout, le moment de la toilette annonce la fin du travail. Détente, repos, parties de rires dans la rue. On se lave dehors, devant la maison, dans la rivière ou au point d'eau du village. On se lave seul ou a plusieurs, enveloppé dans un grand tissu. Le plaisir est communicatif, alors on s'arrête et l'appareil photo devient leur miroir. Se voir sous la douche déclenche étonnements, grands cris ou fous rires.
Cette vie nous devient familière, on oublie de compter les jours. C'est l'intérêt du voyage long, on est dans une parenthèse pendant laquelle le calendrier et l'horloge se reposent. On s'en va dès qu'on commence à ressentir l'envie de passer une journée dans un bus qui saute. Il faut se refaire des bosses et des bleus tous neufs. On a l'air un peu trop reposé, si ça continue on va faire du gras.
Muang Sing se dévoile peu à peu, vous donne ce que l'on donne lorsqu'on est pauvre. Presque tout. Une présence. Personne ne renonce au combat quotidien. C'est doux, joyeux, déchirant.


C'est notre troisième visite au Laos. Ce pays déclenche toujours autant de tribulations sous-cutanées. Le cas échéant, il vous permet d'essayer vos larmes si ça fait longtemps qu'elles n'ont pas servi. Jamais sans consolation et magnifiques sourires.
Voici la suite : Rejoindre Hongsa, pas si loin pourtant, mais en quatre étapes (bus pour Oudomsai, minibus pour Pakbeng, bateau pour Tha Suang, tuk-tuk pour Hongsa), avec deux nuits en route, histoire de faire durer le plaisir de retrouver la compagnie des éléphants.
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