Lhamo, un portrait

 Lhamo la magnifique

Elle a fait le Grand Voyage. Le voyage de l'exil contraint, un mois de marche à travers l'Hymalaya.
A peine sortie de l'adolescence elle a lâché sa jeunesse et sa beauté sur les routes d'un destin escarpé, incertain. Il n'y a plus de choix. La vie de nomade dans le nord du Tibet a donc une fin, déjà. Il va falloir abandonner les yacks, les moutons, les chevaux et toute la vie qui tinte autour. Il va falloir tenter l'aventure immensément risquée, coûteuse, effroyable. Au coeur d'un méchant hiver, comme tous les hivers ici, il va falloir marcher des jours et des jours, grimper au delà de 6000 mètres et remiser son pays dans le passé pour rejoindre un territoire ami, au delà des sommets. L'hiver a l'avantage, si on peut parler ainsi, de limiter les risques d'être repéré par l'armée chinoise qui, elle, ne tente pas le diable. Limiter, pas exclure.
Elle n'a pas vingt ans. Elle a déjà un jeune enfant, et, comme si cela ne suffisait pas, elle est enceinte de huit mois. Ils ont dû probablement avoir du mal à la convaincre. Elle a du verser des montagnes de larmes, elle a du sentir la terreur innonder tout son être.


Ils sont dix, neuf hommes et elle, Lhamo. Elle est si belle que tout les espoirs sont permis, sa beauté ne peut qu'avoir un bel avenir. On veut y croire.

Il faut payer un guide, très cher. Le sacrifique est réellemnt immense. Peut-on imaginer? Lorsque je lui demande si, dans son état, elle n'a pas eu trop de difficultés pendant ces jours d'efforts, elle me regarde, son regard bascule dans le lointain et tout doucement murmure : big problems...


On pourrait croire que c'était hier. Pourtant, elle a entrepris cette expédition en 1993. Chaque été, la douleur d'être loin de l'Amdo la broie. Chaque année, ils partaient s'installer dans les montagnes avec leur bêtes. Ils installaient leur yourte, faite avec la laine de yack. Elle tissait et cousait aussi les vêtements. Ca fait longtemps qu'elle sait faire des chupas, ces longues  et chaudes robes que portent les femmes tibétaines. Aujourd'hui encore, dans l'atelier de couture où elle étudie, elle en fait de nouvelles. Sans doute cela la relie-t-elle au passé, sans doute cela lui fait-il encore mal. Elle faisait aussi de longs manteaux en peau, des chapeaux, des sacs et même le bateau en peau de mouton. Le lait, le beurre, le fromage, tout était fait sur place. Une vie autonome était possible pendant quelques mois. L'hiver, ils redescendaient dans leur village.

Elle n'a rien perdu de sa beauté, au contraire. Un voile de tristesse l'enveloppe, mais un instinct puissant de vie l'anime et elle rit facilement, se prend au jeu des photos volontiers. Elle en redemande. Peut-être, comme d'autres filles de l'atelier, va-elle les envoyer à sa famille restée au Tibet.

Au fil de la discussion, elle dévoile bien d'autres horreurs qu'elle a dû affronter. Lorqu'elle a eu 24 ans, deux enfants, son mari a été emporté par un cancer du cerveau.  Non! Il avait 25 ans...

Elle vit à MacLeodGanj, sur les hauteurs de Dharamsala où tant de ses compatriotes ont déjà trouvé refuge. Et le trouvent encore, au rythme d'environ 3000 fuites par an. Dès le début elle a été aidée, comme le sont les Tibétains en difficulté ici. Ses deux filles ont été scolarisées au TCV (Tibetan Children Village), un organisme héroïque qui permet aux familles d'avoir un accès gratuit à l'éducation. Lhamo, elle, n'a pas reçu d'éducation au Tibet, mais ici, elle et ses amies ont des cours d'anglais chaque jour, à l'atelier de couture. Aujourd'hui ses filles ont seize et dix-huit ans et poursuivent leurs études.

Dix ans après son veuvage, elle s'est remariée. Elle a eu récemment un autre enfant, un garçon. Il a deux ans.

Tout semble aller mieux aujourd'hui, mais si vous lui demandez ce qu'elle souhaiterait maintenant, elle vous répond : retourner dans l'Amdo et retrouver la vie nomade, libre, en pleine nature.

Les nomades sont particulièrement visés par les chinois au Tibet. On les dépossède de leur terre, on les sédentarise de force. On les martyrise. Plus que jamais. Des milliers de vie ont été ruinées, peut-être plus encore. Plus d'un million de Tibétains ont trouvé la mort, des milliers sont torturés dans les prisons. Peut-on dire que Lhamo a eu de la chance?
C'est plutôt nous qui avons eu la chance de la renconter, de pouvoir lui parler, de passer des heures avec ses camarades de l'atelier, boire du thé, se raconter nos vies. Deux autres compagnes ont fait le grand voyage, les cinq autres sont nées en Inde. Elles me posent elles aussi beaucoup de questions, curieuses et intéressées. A mon tour de  raconter mon quotidien.
Elles trouvent que je ferais un bon professeur d'anglais! Fichtre. C'est plutôt leur professeur qui ne prend pas le temps de rire avec elles...
Lhamo n'a toujours pas de passeport indien, contrairement aux autres. Ce n'est pas difficile à obtenir, mais son coeur doit refuser de changer définitivement de pays.

Lhamo, ton histoire me poursuit, tant d'histoires comme la tienne devraient être racontées en détail. Je reviendrai.


Les Tibétains n'ont pas de rancune en eux, juste la nostalgie, le manque. Et l'énergie de militer pour un Tibet libre. Ils sont bien seuls.

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