Dharamsala, en plus que vrai


On arrive à Dharamsala après un mémorable voyage en train de mi-nuit, c'est-à-dire de 16h à 2h du matin. Drôles d'horaires... Il reste 200 km, il nous faut terminer le trajet en voiture pour rejoindre la ville du gouvernement tibétain en exil. On ne vous détaille pas le voyage en couchette dans un train qui s'arrête partout. Ca monte, ça descend, ça va, ça vient, ça mange, pleure, ronfle... la vie quoi. Pas nécessaire non plus d'insister sur l'état de fraîcheur dans lequel on finit par arriver dans une chambre vers les 5h30. Vous pouvez rire sous cape, on comprendra. Mais, on est à MacLeodGanj, sur les hauteurs de Dharamsala, à 2000 mètres, au frais, voire frisquet le soir les premiers jours. On est aux pieds de l'himalaya, au début du petit doigt. On aperçoit quelques sommets enneigés de la chaîne du Dhauladhar. Alors, on s'endort au petit matin, plutôt heureux, notre but étant essentiellement les montagnes et l'atmosphère tibétaine. On est sur la bonne voie. Tashi Delek!


On n'est certainement pas objectifs, mais jusque là, les relations avec les indiens nous laissent perplexes. Beaucoup sont chaleureux et communicants, d'une manière extraordinaire. Mais lorsqu'ils ne le sont pas, leurs visages sont sévères, regard noir et expressions inquiétantes.  On n'est donc pas toujours très à l'aise face à la multitude des comportements. Ils peuvent aussi être beaucoup trop avenants pour que ce soit sincère, particulièrement les commerçants. Ils s'obstinent jusqu'à nous irriter passablement. Mais ceux qui nous malmènent plus encore sont ceux qui ont un véhicule entre les mains. Une conduite irréfléchie dont le but est de ne pas ralentir, jamais, en actionnant de violents klaxons plutôt que la pédale de frein. Pire que partout ailleurs.
Les femmes scintillent, drappées dans leur mètres de tissus. Pour autant, leurs yeux ne s'allument pas toujours en croisant les nôtres. Ceci dit, elles sont franchement plus douces, voire plus drôles que leurs maris. On les voit la plupart du temps entre elles ou bien seules au travail. Rare sont les moments de mixité. Leur allure princière contraste terriblement avec un cadre de vie qui peut être repoussant. Souvent, les rues des villes et les maisons sont vraiment sales, jonchées d'ordures. On jette tout, partout. On brûle tout, tout le temps. C'est une des contradictions qu'il nous est difficile de comprendre, tant il serait simple d'assainir un minimum la situation. Les campagnes d'affichage informent pourtant largement. Mais on dirait bien qu'on est les seuls à être dérangés. Nous verrons plus tard comment mieux aborder ce peuple, comment aller au-delà des premières impressions. Nous avions eu le même sentiment au Sikkim et au Népal au début. Heureusement, il y a les vendeurs de thé sur qui on peut compter. Ils sont toujours contents de nous servir un bon tchaï aux épices. On use et abuse...
La montagne et les bouddhistes nous attendent pour le moment.


Cette fois, à Dharamsala, on n'a pas la chance d'arriver au moment des enseignements annuels du Dalaï Lama. On sait qu'on est dans la période de sa venue, mais les dates changent chaque année. Et ça vient de se terminer. En revanche, une surprise extraordinaire nous console : les 10 et 12 mars sont des jours exceptionnels chez les Tibétains : l'anniversaires de la révolte de mars 1959, moment de la fuite du Dalaï Lama et de nombreux Tibétains à sa suite. Exil qui continue depuis cette époque. Le 10, c'est la célébration du soulèvement des hommes, le 12 celui de l'entrée en résistance des femmes. C'est également la commémoration d'autres soulèvements, ceux de 1989 et de mars 2008, écrasés aussi dans le sang par l'armée chinoise. Dans toutes les communautés tibétaines en exil, on célèbre les plus de 50 ans de résistance, de combat permanent pour conserver une culture forte et vivace. On est pris dans un tourbillon de manifestations, défilés aux chandelles, rassemblements dans les temples, discours, présentation de films... Les témoignages sont terribles, la résistance déterminée. 


Lhamo Tso vend son pain tous les matins au coin de la rue. C'est une jeune femme dont le mari, documentariste, est emprisonné depuis 2008. Son film, "Surmonter la peur", donne la parole aux Tibétains de la rue au sujet des J.O. de Pékin... Alma Adhe, une vieille dame qui a passé 27 ans de sa vie en prison s'exprime aujourd'hui au micro. la force de son engagement politique allie verve et compassion. Deux exemples, parmi tant.


Les Tibétains remercient l'Inde à travers leurs actes, ils sont très actifs pour construire de nouvelles perspectives en exil, pour préserver leur culture et la faire évoluer dans le monde d'aujourd'hui. Décidément ce peuple nous subjugue par sa lucidité et sa façon de lutter par les actes quotidiens. En Chine, au Népal, en Inde, chaque fois qu'on a cotoyé ces gens,  ils nous ont donné la même forte impression de savoir garder leurs spécificités sans repli, d'aider leur communauté à s'intégrer dans le pays d'accueil. Education, santé, environnement sont aussi importants que la pratique du bouddhisme. 


Les femmes, soutenues et encouragées par le Dalaï Lama, ont fondé une association dès 1959 (TWA : Tibetan Women Association). Cette ONG a un rayonnement international aujourd'hui. TWA, trois lettres qui contiennent un monde et une équipe de choc. Dans leur bureau, les quelques femmes responsables des projets trouvent toujours le temps de raconter leurs missions, de fournir toute la documentation nécessaire. L'ampleur de la tâche laisse rêveur, mais elles, elles ne rêvent pas, elles agissent, le sourire et l'enthousiasme en avant. 

De nouveaux exilés arrivent en permanence, plusieurs milliers  par an. Baucoup traversent l'Himalaya à pied, des semaines durant, tout comme les premiers en 1959. C'est très dangereux. Il est plus sûr d'entreprendre ce terrible voyage en hiver, lorsqu'il y a peu de chance de se faire stopper par l'armée chinoise. Un pur cauchemar. Mais, une fois hors des frontières, ils retrouvent une vraie liberté. La vie en exil n'efface pas tous les problèmes matériels et psychologiques, mais le gouvernement tibétain, les associations puissantes comme TWA font le maximum. Surtout, ils donnent du courage, ne cessent de témoigner au nom des Tibétains restés dans leur pays qui endurent des souffrances à peine imaginables. 
Depuis n'importe quel pays on peut avoir accès aux données que les défenseurs du Tibet font circuler à travers le monde. Mais quand on est ici, qu'on découvre les histoires personnelles d'ex-prisonniers torturés, de femmes ayant subit la politique féroce du contrôle des naissances (qui se traduit par des avortements ou une strérilisation forcés), on se demande comment on peut rester non-violent. Cette voie choisie et suivie par tous est peut-être la chose la plus bouleversante. 

Après avoir lu les documents que la TWA a édité en mars 2009, pour le cinquantenaire de l'exil, on tremble. 
Ce sont là des récits détaillés : celui des quatorze nonnes emprisonnées des années et torturées sauvagement, qui, l'espoir au ventre, ont réussi a enregistrer clandestinement des chants d'amour de la vie, de douleur et d'avenir. Elles se sont fait prendre, leur peine s'est prolongée et prolongée, mais le CD existe. Celui des femmes qui racontent leurs expériences en matière de contrôle des naissances, une bien douce expression pour une réalité insoutenable. Beaucoup en gardent de graves séquelles, beaucoup en meurent. Les conditions sanitaires et médicales sont réellement barbares.
Plus positive, l'histoire de la TWA se lit comme un roman d'aventures, les héroïnes d'aujourd'hui sont devant nous. Elles sont d'une simplicité et d'une humilité souveraines. Elles savent agir sans protocole, sans discours pompeux, sans rien d'autre que la puissance de la motivation. On peut les déranger, les questionner. Elles vous remercient de vous intéresser à leur mission. D'avance, on les admire. Quelques entretiens plus tard, on les vénère. Kirti, la présidente actuelle est une petite femme, contrairement aux Tibétaines qui sont plutôt très grandes. C'est un concentré d'énergie et de calme. Ses formes rondes amortissent les difficultés dont elle ne dit rien.


La TWA a vu passer des générations de résistantes dévouées à la cause des femmes tibétaines, les encourageant à progresser socialement, à se former, à s'instruire pour avoir des responsabilités, à oser participer à un concours littéraire (le "WWW" : Wisdom Women's Words). Leurs textes sont très beaux, d'autant que certaines ont eu accès à l'apprentissage de la lecture très tard.
C'est du concret. Des écoles, des lieux de formation, des lieux de parole, des structures pour encourager la diminution des déchets, leur retraitement. L'atelier de couture, par exemple, forme pendant dix-huit mois des femmes à façonner des vêtements courants : chupas (robes ou jupes longues), des chemises. Ces jeunes femmes nous sont devenues très proches, elles aiment raconter leur vie ici, leur vie d'avant. La tristesse, souvent, vient voiler les regards, surtout celui de Lhamo (voir son portrait). Elles apprennent consciencieusement, mais la plupart sont farceuses et le rire semblent leur être vital. Elles bénéficient chaque jour d'un cours d'anglais sur place. Leur professeur, très bon disent-elles, ne doit pas être un comique et elles trouvent bien plus marrant de faire leurs travaux pratiques avec les visiteurs. Quand on voit le résultat, on s'incline. 

 
Au bout de quelques années, certaines s'engagent en politique et participent au parlement tibétain, une instance qui accorde une immense importance à la vie des gens. En bref, on a des leçons à prendre de cette jeune démocratie. Leur ultime but est de transférer un jour cette expérience dans leur pays muselé. On voudrait y croire...
Une Tibétaine décidée, vaut mieux lui laisser le passage, elle arrive où elle a décidé d'aller. C'est l'impression que la plupart nous ont donnée, confirmée par la lecture d'articles de leur revue trimestrielle Dolma.

La TWA est implantée dans quatre continents, dont l'Europe (dans quatre pays, mais pas en France). Partout où il y a des Tibétains, il est possible de créer une nouvelle branche. En France, il y a quelques centaines de Tibétains, pas seulement à Paris. Mais pas de TWA... Y a-t-il des Tibétains, et surtout des Tibétaines en Normandie? Si oui, seraient-elles prêtes à se fédérer pour aider les Tibétaines de France?
Déjà, on peut soutenir TWA, en devenant un membre ami (www.tibetanwomen.org)


On voit sans cesse passer des femmes, le pas tranquille. Elles sont extraordinairement belles, même les plus âgées. Alors, on les regarde, pour le plaisir de les voir vous sourire. Plus on vieillit, plus on est serein face à l'avenir. On pourrait croire que les vieilles dames passent leur temps à tourner autour des shortens en actionnant les moulins à prières. C'est vrai qu'on les voit aller, venir, retouner, revenir aux abords des temples. Elles prient, méditent, la tête dans leurs pensées. Mais pas seulement, on sait que beaucoup d'entre elles continuent à exercer des métiers artisanaux. 
Les coopératives de femmes abondent, elles s'organisent et surtout ont l'art de mettre leur production en valeur avec un sens du commerce qui fait aimer le commerce. Paisible, naturel, c'est un échange équitable. Vaut mieux ne pas trop souvent entrer dans les échoppes, sous peine de ne plus pouvoir soulever son sac à dos, car, c'est du lourd, du vrai : laine de yak, gros coton, argent et pierres semi-précieuses, os de yak sculptés, peintures de mandalas... Tout est somptueux. Un peu le contraire des produits chinois. Mais si vous ne faites que regarder, on ne vous en veut pas, ce qui est rare dans les lieux touristiques.

Peu à peu, on entre dans leur univers. On s'approche un peu plus des gens et quelques-uns deviennent familiers. On prend conscience que presque tous les Tibétains qui sont autour de nous, jeunes ou vieux, ont fait le grand voyage, celui qui donne les frissons. Les plus jeunes sont nés ici, imprégnés d'un pays qu'ils n'ont jamais vu. On écoute le récit de ceux et celles qui peuvent s'exprimer en anglais. 


Les moines, particulièrement, cherchent le contact. Ils se font une joie de parler anglais avec les étrangers, vous accueillent dans les monastères et même dans leur chambre! On va les voir, certains après-midi, au moment des débats philosophiques. Impressionnant! Des joutes verbales pontuées de claquements de mains, de pieds et d'une gestuelle chaloupée. Si on pouvait savoir ce qu'ils racontent... On se contente de regarder leurs silhouettes dansantes couleur rhododendron. De fil en aiguille, les semaines passent... 


On reste jusqu'au début du Shoton festival pour assister à quelques-uns des spectacles. Ce festival est organisé par le TIPA (Tibétan Institut of Performing Arts), un centre né aussi en 1959 avec pour but, de permettre aux arts vivants tibétains de survivre. Des jeunes y sont formés par des maîtres expérimentés dans un grand choix de disciplines traditionnelles essentiellement (Lhamo : opéra tibétain, Thanka : peintures de mandalas, fabrication de costumes, d'instruments, chants...). La création contemporaine n'est pas exclue, ni les mixages avec d'autres cultures, mais la priorité est au sauvetage des pratiques ancestrales qui sont menacées, les maîtres n'étant pas éternels. Il faut assurer la transmission en formant de jeunes maîtres.


Quand le Dalaï Lama n'est pas ici, le Karmapa, le deuxième personnage spirituel le plus important, vient assister à l'inauguration et prend la parole. Ils sont tous les deux le soutien moral du peuple, vénérés sans limite.


Les jours plus ordinaires, on aime beaucoup partager la vie quotidienne de ces gens. Leur cuisine nous enchante. Pain tibétain vendu dans la rue, au four ou vapeur, bonnes soupes de nouilles consistantes pour les gros appétits et surtout les momos, ces raviolis vapeur déclinés abondamment. Le végétarisme est dominant, défendu et argumenté. 




Les environs réservent quelques belles randonnées. On est en moyenne montagne, les chemins traversent le printemps : forêts de pins et rhododendrons en fleurs. On fait quelques jolies grimpettes pour s'approcher du Dhauladhar. 



Les oiseaux et les singes sont toujours nos compagnons de balades. Ils adorent les rhododendrons et se font des pique-niques en famille, très drôles. Ils ne sont pas les seuls à consommer ces fleurs. Ici on en fait de la confiture et des sauces, après les avoir fait sécher.



Dharamsala, avant même d'en être loin, on pense à y revenir. On a envie de raconter au monde entier quelques-unes de ces vies. Le monde entier est un peu en train d'oublier le Tibet, non?


On prend maintenant la direction de Manali espérant s'avancer sur la route du Ladakh. La route de Leh est fermée à cette saison. Il nous faudra certainement, après Manali, choisir un autre point de chute dans la chaîne himalayenne, ou rejoindre Leh en avion si les températures le permettent mi-avril.

Merci de nous montrer "le

Merci de nous montrer "le vrai" côté des gens et des pays.....on a vraiment envi de mieux connaitre ce peuple...
Proitez bien de toutes ces "richesses" humaines, et très bon voyage.
Béatrice.F

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